Nirvana - In Utero

Vingt ans maintenant que le suicide de Kurt Cobain mit fin à l’adolescence de ses millions de fans. Nirvana hante les mémoires, probablement parce que l’euphorie fut aussi grande que courte, et l’épilogue cruel. Aujourd’hui, on relativise l’importance musicale du groupe, en partie parce qu’elle rappelle l’époque du collège, de MTV et des boutons sur la gueule. Faut dire aussi, une chanson de Nirvana, c’est quatre accords étouffés sur le couplet, les quatre même distordus sur le refrain, et la ligne mélodique du chant en guise de solo de guitare. Y’a pas plus con qu’une chanson de Nevermind. Tout est y admirablement sauvé par l’énergie des trois interprètes, la production impressionnante de Butch Vig et la voix de Cobain, hors du commun. Est-ce que ça explique pourquoi on aime autant ? Non. D’ailleurs, il n’y a pas vraiment d’explications : Nevermind, c’est une collection de chansons entêtantes que personne n’avait pensé à composer avant Cobain. Et boum, voilà, succès planétaire, celui qui ravage tout sur son passage, qui se passe d’analyses et de rationnel. Mais Nevermind et ses tubes n’auraient peut-être pas été considérés comme de la musique « sérieuse » s’ils n’avaient pas été suivis de In Utero, ultime effort discographique du groupe avant le Big bang final. 

Pas encore enregistré, In Utero terrifiait Geffen, la maison de disque. Que faut-il attendre d’un junkie multimillionnaire bouffé par la culpabilité du succès et en mal de reconnaissance underground ? Une chanson comme Radio Friendly Unit Shifter ? Oui, par exemple. Esprit contradictoire dans toute sa splendeur, Kurt Cobain est devenue la rock star qu’il rêvait probablement d’être sans se l’avouer, et pour se venger, a enregistré In Utero. Quelque chose d’abrasif, de sale, de malsain, pour dire à tous les fans de Nevermind d’aller se faire foutre. Un mec sympa, Kurt. 

Le disque s’annonçait sulfureux, la presse et les fans l’attendaient de pied ferme, et Geffen s’arrachait les cheveux. Premier titre choisi pour le troisième album de Nirvana ? I Hate Myself And I Want to Die. Certes, le titre est une bonne blague potache de la part du chanteur, mais Geffen n’est pas convaincu par le potentiel comique du futur suicidé. Finalement, ce sera In Utero, charmant clin d’œil aux obsessions organiques de Cobain. En cela, le disque pourrait plaire à David Cronenberg. En l’écoutant, on n’est pas à l’abri de glisser sur une flaque de liquide amniotique et de se retrouver le nez dans un placenta usagé. Les paroles de Kurt regorgent de références à l’anatomie dans ce qu’elle peut avoir de plus repoussant, mais non enfin voyons, c’est la nature, ce n’est pas sale. Si on rajoute à cela l’ironie cinglante de plusieurs des titres quant au statut de best-seller pop de Nirvana, on comprend sans mal les craintes de la maison de disque. La poule aux œufs d’or menaçait de pondre des fœtus suintants et agressifs.  

Au final, In Utero fut un compromis impeccable qui mit tout le monde d’accord. A quelques grincheux près choqués par la présence de Rape Me, In Utero ne provoqua pas le scandale prévu, il fit un carton et on n’a pas entendu grand monde hurler à la trahison punk. Pour la bonne raison que c’est un album fabuleux et qu’à tous points de vue il est difficile de trouver quelque chose à y redire. Il y a fort à parier que la postérité de Nirvana serait bien faible sans celui-ci. C’est une synthèse des deux premiers albums, et en cela le plus représentatif de la bande : on y retrouve la violence âpre de Bleach et l’évidence mélodique de Nevermind. Si l’écoute est immédiatement limpide pour l’auditeur, In Utero n’est pas pour autant un album dénué de caractère, il s’en dégage une très forte personnalité, plus que sur le reste de la discographie (certes courte).

“Teenage angst has paid off well / Now I’m bored and old”

Voilà la première phrase de Serve The Servants, l’excellent morceau d’ouverture. La référence à Smell Like Teen Spirit est évidente : Kurt Cobain dénigre le titre comme une erreur de jeunesse. A l’image de la chanson, l’album vomit la rançon de la gloire avec un sarcasme dément: Radio Friendly Unit Shifter, littéralement « morceau sympa calibré pour les radios », est bien évidemment tout l’inverse. C’est un brûlot résolument anti-FM, on y entend une guitare mourir dans d’atroces souffrances, une batterie passée à tabac et un chanteur marmonner avec obstination «What is wrong with me ? What is what I need ? ». Nirvana prend un plaisir pervers à cracher dans la soupe. De la célébrité, Cobain ne retient que le négatif, le verre à moitié vide. Bien avant Amy Whinehouse et Pete Doherty, il avait endossé avec talent le rôle de l’écorché vif toxico-scandaleux. Rape Me, c’est sa réponse lapidaire à la curiosité malsaine des médias. Puis il fantasme une vengeance d’outre-tombe avec Frances Farmer will have her revenge on Seattle. Frances Farmer fut une actrice hollywoodienne dans les années 30 qui, après avoir rencontré un certain succès, connu une descente au enfer bien sordide avec option drogues alcool et hôpitaux psychiatriques jusqu’à sa mort en 1970. Le chanteur s’identifie sans mal au personnage, et met ses ennemis en garde :« She’ll come back as fire to burn all the liars and leave a blanket of ash on the ground ».

Frances Farmer… est un bel exemple du talent de la bande pour mettre en boîte d’excellentes compositions (avec un peu plus de quatre accords) qui peuvent autant séduire le néophyte que le fan de rock indépendant façon Dinosaur Jr. Mais comme Nirvana n’assume pas son côté grand public, il livre Milk It, Scentless Apprentice et Tourette’s pour éloigner les oreilles les plus sensibles. Milk It, l’un de leurs titres les plus originaux, allie brillamment des couplets glauques hantés par une basse pachydermique à un refrain criblé de breaks barbares. Ca parle de parasites, de maladies, de lait et de merde. Scentless Apprentice est composée par les trois membres du groupe, et c’est assez rare pour le faire remarquer (Dave Grohl à la batterie et Krist Novoselic à la basse sont rapidement oubliés au profit du timide et discret chanteur). Elle fait référence au héros du livre Le Parfum de Patrick Süskinds, encore un surdoué inadapté dans lequel Cobain se reconnaît, faut croire. Le refrain est limpide, puisque le chanteur hurle simplement de tous ses poumons : « GO AWAY ! ». Tourette’s, enfin, est un archétype de punk hardcore pour faire fuir les derniers auditeurs non-désirés. 

Mais malgré de beaux efforts misanthropes, In Utero ne parvient pas à dissimuler la sensibilité et la tendresse du compositeur, incapable de faire de son disque un monument inaccessible comme l’ont fait à la même époque Sonic Youth ou My Bloody Valentine. Le titre final en forme d’aveu de faiblesse le prouve : All Apologies, pour tous ceux qui ont pu être choqué par les aspects les plus extrêmes du disque. C’est une très jolie chanson, pleine de chaleur et d’empathie qui trouvera très justement sa place dans le live acoustique Unplugged In New York. In Utero déborde de pop par tous les orifices, même si cette même pop parle de médicament laxatif (Pennyroyal Tea) ou de grimper le long de l’intestin ombilical de sa douce pour la rejoindre (Heart Shaped Box). Dumb fait même office de chanson « normale », sans distorsion ni hurlement, elle rappelle la passion de Cobain pour les Beatles. 

In Utero est le summum discographique du groupe car il dispose de toute l’ambivalence du trio, de la délicatesse jusqu’à la sauvagerie. D’ailleurs, on retrouve à la production deux personnages clés du rock indépendant aux styles opposés : Scott Litt, qui enregistra plusieurs opus de R.E.M., et bien sûr Steve Albini, chantre du noise et du rock industriel qui collabora avec les Pixies ou Pj Harvey. Pour autant, In Utero ne sonne pas comme un best of rempli de passages obligés, il est au contraire d’une cohérence surprenante. C’est dur, sombre et cru, mais facile à écouter d’une traite, car parfaitement pensé et agencé. Cette formule couplet/refrain/couplet dont Nirvana voulait tant s’échapper leur colle à la peau : la simplicité élémentaire des chansons n’a jamais été une limite à l’univers morbide et romantique de Nirvana. 

In Utero peut être une porte d’accès idéale à un panel passionnant de la musique américaine, car c’est en voulant retrouver le frisson Nirvanesque que toute une génération de nerds (dont je fais bien évidemment partie) a découvert Neil Young, les Stooges ou le Velvet Underground. C’est pourquoi, vingt ans après, même si la folie a passé et qu’on en a vu d’autres depuis, je garde toujours dans mon cœur une petite place pour le gang de Seattle, et plus particulièrement cet album dantesque qu’est In Utero.


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